telechargement-1

Quand Antonio Altarriba, intellectuel espagnol, passionné de BD et de littérature, reçut un courrier signé de la directrice de la maison de retraite où son père de 90 ans venait de se suicider le 4 mai 2001, lui réclamant un impayé de loyer du 1er au 4 mai, sa colère fut grande et raviva le sentiment d’humiliation qui avait fini par tuer son père. Fort de 20 ans de confidences et d’une injonction judiciaire en 2004 lui réclamant avec intérêts le reliquat de loyer, il concentra son énergie à défendre son père au tribunal, à le raconter et surtout à le réhabiliter, à redonner de la mémoire à cette histoire espagnole que certains veulent effacer. Le choix d’Antonio Altarriba d’écrire à la première personne « quand je n’étais pas encore né, je faisais déjà partie de lui, maintenant qu’il est mort son sang coule entre mes veines aussi je suis légitime à écrire à la première personne » renforce la puissance narrative de « cette auto-fiction au 2ème degré »: 90 ans d’histoire espagnole retraçant l’engagement des républicains, leur humiliation, la fuite vers la France, la trahison, le retour au pays des vaincus, le silence imposé. Découpé en 4 étages, la chute de ce père, héros révolté, est inévitable.

arte-de-volar-case-2-30b7fMême si un des amis de l’auteur pensait que son père « valait mieux qu’une BD », c’est justement par ce choix qu’il peut lui rendre pleinement hommage. Par cet art, tout peut être montré et compris, le lecteur rentre dans la vignette, voyage dans le temps, entre dans les sentiments intimes du personnage . Comme dans la BD, tout est permis, il put même s’offrir une magnifique métaphore graphique que vous découvrirez à la page 135 de l’Art de voler. Et c’est là tout le talent de Kim, l’illustrateur qui s’imposa à Antonio Altarriba, ce « Gotlib » espagnol, auteur du personnage caricatural « Martinez el facha » . Antonio Altarriba repéra le trait réaliste illustrant l’Espagne « prude et crue » de l’époque qui renforce et complète la puissance narrative. Kim alors même que l’Art de voler n’avait pas encore d’éditeur, accepte le projet et pendant quatre ans commence un long voyage au coeur de l’intimité de l’auteur. Antonio Altarriba a voulu raconter, raconter l’humiliation de ces républicains rentrés au pays qui durent cohabiter avec les symboles qu’ils avaient tant combattus et l’ombre de cette humiliation qui, même après la mort de Franco, continuait à leur coller à la peau.

Comme il le dit lui-même c’est « livre en noir et blanc qui contient toutes les couleurs de la liberté » et je partage pleinement l’avis de son éditeur, cet ouvrage concentre « une intensité humaine rarement atteinte ». A découvrir absolument sans oublier le deuxième tome hommage à sa mère et à ces femmes engagées et silencieuses « l’Aile brisée« .