Maupassant écrit :

« La vie est composée des choses les plus différentes, les plus imprévues, les plus contraires, les plus disparates ; elle est brutale, sans suite, sans chaîne, pleine de catastrophes inexplicables, illogiques et contradictoires qui doivent être classées au chapitre faits divers. »

Le fait divers, c’est la vie.

Le fait divers naît officiellement dans la presse en 1838. Le terme renvoie tout d’abord à une nouvelle inclassable, une nouvelle qui ne trouve sa place dans aucune des rubriques (international, politique, sport, spectacle) d’un journal. Paradoxalement cette actualité sans importance, de l’ordre du disparate ou de l’hétéroclite, parce qu’elle est un objet insolite, une curiosité, parce qu’elle est un écart avec la norme devient indispensable, inévitable, fascinante.

Mais si le fait divers est inclassable, c’est aussi parce qu’il est une sorte de quantité négligeable et éphémère où l’on relate des événements infimes, non historiques, touchant des anonymes. C’est peut-être précisément dans l’anonymat de ses protagonistes que le fait divers puise sa force : à la fois distance (nous ne sommes pas concernés en tant qu’individus, le fait divers est sans danger), et extrême proximité (son caractère universel nous touche tous).

Cependant le fait divers demeure déprécié et ce sans doute parce qu’il y est toujours question d’un des aspects les plus sordides et troubles de la vie. Le fait divers s’intéresse au crime, à la mort, au morbide, à la misère, bref à tout ce que l’homme, bien que fasciné, ne regarde qu’avec un certain dégoût : on ne peut se vanter d’aimer les faits divers, y compris transfigurés par la plume d’un écrivain. Le fait divers, c’est le mal, l’évocation de la part monstrueuse de l’homme. Il renvoie donc à une certaine attirance pour le sordide, à un certain voyeurisme. Au fond, le fait divers a toujours eu mauvaise presse.

Si le fait divers est un texte incomplet, une matière première, c’est par sa vérité qu’il intéresse les écrivains, et plus particulièrement les auteurs réalistes et naturalistes du XIXe siècle. Nombreux sont ceux, Flaubert, Balzac, Zola ou Dumas, qui lui ont emprunté la trame de leurs romans. Et ce pour une raison précise : le faits divers est avant tout un fait vrai, un «petit fait vrai » pour citer Stendhal, un signal qu’envoie une société malade, un accès de fièvre que l’écrivain capte sans soigner. Qu’il s’agisse de dénoncer la corruption ou d’offrir une image exemplaire et édifiante d’un monde en déliquescence, l’aspect véridique du fait divers est une aubaine.

Aux lecteurs de Madame Bovary et du Rouge et le Noir peu importait sans doute de connaître le détail, voire l’existence des affaires Delamare, Lafargue et Berthet, faits divers criminels divulgués par les « canards » d’époque qui servirent de prétextes à la mise en fiction : le roman du XIXe siècle, tout en puisant dans les potentialités romanesques du fait divers pour asseoir son ancrage réaliste, se voulait d’abord… du roman, l’effacement de l’anecdote sous la composition de l’intrigue allant même jusqu’à garantir le degré d’élaboration du texte, et donc sa valeur littéraire.

Il en va tout autrement au XXe siècle, et de façon spectaculaire dans les récits contemporains inspirés de faits divers. Occupant désormais un espace prospère de notre cartographie littéraire, ces textes exhibent volontiers la dette de leur origine tout en affichant de plus en plus leur statut de fiction critique.

En 1928, l’éditeur Gaston Gallimard et l’écrivain et journaliste Joseph Kessel allaient même jusqu’à créer un journal à scandale, Détective, spécialisé dans les faits divers.

Il naît en 1928 sur une idée de Joseph Kessel. Lequel, avec son frère Georges, parvient à convaincre Gaston Gallimard de financer le projet d’un journal qui montrerait «l’envers du décor social». Le crime, le viol, le rapt, la prostitution sont la matière première des reporters de Détective. Et de ses plumes, parfois célèbres: Pierre Mac Orlan, Georges Simenon, Paul Morand ou Jean Cocteau. Succès immédiat. Le magazine se pose en défenseur de la veuve et de l’orphelin. On y défend les «petits» contre les «importants», les victimes contre les bourreaux. La rédaction fait campagne contre la guillotine, contre le bagne

Cet intérêt pour le fait divers s’explique de différentes manières. Le fait divers se présente tout d’abord comme une histoire ramenée à sa plus simple expression : un lieu, un acte, des personnages. Comme tout fragment, il est un éclat d’autre chose, il est la matrice d’une narration plus vaste, il sollicite l’imaginaire en n’attendant que d’être « complété «  Le fait divers est littéraire car il suscite le désir d’écrire.

En effet, l’écrivain dispose avec un fait divers d’un canevas resserré et puissant, il n’a plus qu’à étendre ce concentré de violence et de mystère : approfondir l’être des personnages, ajouter dialogues et descriptions, en un mot, développer, en modifiant le plus souvent les noms originaux. Illustrant cette nécessaire réécriture, Le Clézio note en exergue de l’une de ses nouvelles : «Toute ressemblance avec des faits ayant existé est impossible. » La brièveté originelle du fait divers est par ailleurs à l’origine du lien étroit l’unissant à l’une des formes majeures du XIXe siècle, la nouvelle. Même nom (« nouvelle »), même effet de clôture sur soi-même, même goût pour la chute, même concision, même brutalité dans cet aspect détaché

Parmi les auteurs contemporains, les œuvres de Genet ou Duras sont marquées par le déterminisme tragique, la présence d’un destin. C’est à une autre lignée, venue de Gide et remodelée par le « roman vrai » à la Truman Capote, que les auteurs contemporains semblent le plus redevables. L’acuité d’un Gide, d’un Jouhandeau, d’un Giono à percer les ténèbres de la psyché humaine, à critiquer la dramaturgie de la justice dans sa relation avec la société, engendre des œuvres aussi différentes que La Séquestrée de Poitiers (1930), Notes sur l’affaire Dominici (1955) et Trois crimes rituels (1962), histoire du curé d’Uruffe) des formes d’enquête qui replacent explicitement le fait divers au centre de la matière narrative. Cette réappropriation du réel banal ou monstrueux par les écrivains questionne alors frontalement leur position éthique à l’égard des faits narrés, et leur légitimité à en faire littérature.

La littérature d’aujourd’hui creuse le sillon de l’écriture par le dehors social et les territoires de l’informe, de la déviance, enrichis par les travaux des sciences sociales et la philosophie (Foucault, Bourdieu, Maffesoli). le récit contemporain d’auteurs comme François Bon (Un fait divers, Minuit, 1994 ; C’était toute une vie, Verdier, 1995), Emmanuel Carrère (L’Adversaire, POL, 2000 ; Un roman russe, POL, 2007), Marc Weitzmann (Mariage mixte, Stock, 2000), Laurent Mauvignier (Dans la foule, Minuit, 2006), Jean-Yves Cendrey, Régis Jauffret, est attentif aux singularités les plus intimes des sujets. Il en va de même au théâtre chez Michel Vinaver (L’Ordinaire, 1983) et Bernard-Marie Koltès (Roberto Zucco, 1988).

Prolongeant cette veine réaliste, hantés par la mort et la brutalité du monde, les auteurs de romans policiers, ou pour être plus précis de polars, de romans noirs, puisent eux aussi avec délices dans l’univers sombre des faits divers. En effet, le roman noir ne prétend pas résoudre une affaire dont le faits divers serait le point de départ (ou plutôt le point d’arrivée, le crime ayant été commis), mais plutôt se saisit d’une société viciée dont il s’agit de dresser le portrait.

« Désastres, meurtres, enlèvements, agressions, accidents, vols, bizarreries, tout cela renvoie à l’homme, à son histoire, à son aliénation, à ses fantasmes, à ses rêves, à ses peurs. » (Barthes)

Mais le fait divers ne fascine pas seulement pour l’horreur qu’il donne à voir. Il y a aussi, notamment pour les poètes surréalistes, un goût pour l’étrange du fait divers, proche à leur sens de la recherche sur l’écriture automatique. Le fait divers, c’est la vraie surprise, la griserie de l’inattendu et du collage, que l’on retrouvera chez un Aragon déambulant dans les rues de Paris, chez un Breton ou encore un Desnos écrivant sur Jack l’Éventreur. Breton note dans Nadja : «Autant en emporte le vent du moindre fait qui se produit, s’il est vraiment imprévu.  » De cette poésie de l’instantané, de l’incongru, le poète fait la matière première de sa féconde errance. La poésie jaillit du caractère abrupt du fait divers. Comme l’écrit Merleau-Ponty, »

«Le goût du fait divers, c’est le désir de voir, et voir c’est deviner dans un pli de visage tout un monde semblable au nôtre. » Merleau-Ponty

Enfin, le fait divers est aussi à placer du côté de l’incompréhensible, qui rejoint l’inclassable évoqué plus haut. Le fait divers n’a pas de cause, il est le mal jailli de nulle part, abandonnant aussitôt ses protagonistes anonymes un instant éblouis par le flash de l’actualité. C’est peut-être aussi cet inexplicable du fait divers qui permet de comprendre la fascination qu’il a pu exercer sur les écrivains. Entrée dans la mémoire collective, élevée au rang de mythe, l’ « affaire » renvoie donc également à la condition humaine dans toute son absurdité. Le fait divers est ainsi pour certains auteurs, pour Gide dans Les Caves du Vatican, Camus dans L’Étranger ou Carrère dans L’Adversaire une sorte de résidu contemporain d’un tragique (un crime, un accident) débarrassé de Dieu, un tragique proprement humain.

Merci à Florence T. pour cette synthèse et pour aller plus loin, quelques ouvrages:

le Rouge et le Noir, Stendhal, inspiré par le meurtre du précepteur Antoine Berthet, de son ancienne maîtresse et patronne Mme Michoud en pleine messe en 1837 à Brangues en Isère comme Julien Sorel tentera de le faire.

« De sang froid » Truman Capote invente un nouveau genre littéraire. Fasciné par le quadruple meurtre d’une famille de fermiers par deux marginaux en 1959, au Kansas, Truman Capote se rend sur place et y réside, enquête et se lie avec les deux assassins pour livrer tous les témoignages possibles sur l’affaire. Son livre mi-document mi-roman noir est un classique du genre.

« Sublime, forcément sublime Christine V. » Marguerite Duras, prix Goncourt. Quand Serge July demande à Marguerite Duras en 1985 de faire un reportage à Lépange-sur-Vologne pour Libération où Christine Villemin vient d’être inculpée pour le meurtre de son enfant, le petit Grégory. Celle-ci est rapidement relâchée mais le texte produit par Marguerite Duras proclame sa culpabilité et fait scandale.

« L’adversaire » Emmanuel Carrère s’inspire du mythomane Jean-Claude Romand qui a fait croire à sa famille pendant 18 ans qu’il était médecin à l’OMS. Escroc désargenté, il tue sa femme, ses deux enfants et ses propres parents pour ne pas avoir à révéler la vérité. Carrère assistera à son procés et correspondra avec lui dans le but de comprendre sa folie.

« Claustria » Régis Jauffret revient sur l’affaire Fritzl, ce père de famille autrichien qui a séquestré pendant 24 ans une de ses filles et lui a fait 7 enfants avan d’être découvert et condamné à vie.Pour le critique Baptiste Liget, Régis Jauffret a su faire de ce fait divers terrible et désarmant « une grand roman sur la condition humaine ».

et pour aller plus loin:

http://www.fabula.org/actualites/le-fait-divers-dans-la-fiction-contemporaine-approches-stylistiquesrecherches-et-travaux-2018-1_73351.php

http://lmlire.fr/wp-content/uploads/2016/11/faitidvers_exercices.pdf

https://www.franceinter.fr/emissions/le-grand-bain/le-grand-bain-24-novembre-2012

https://www.franceculture.fr/emissions/linvite-des-matins-2eme-partie/quel-prix-donner-la-litterature