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Avant même la cérémonie d’ouverture du festival des rencontres littéraires espagnoles, le grand T à Nantes ouvre ses portes pour accueillir Antonio Altarriba autour du roman graphique. Quand un éditeur, Jean-Luc Fromental ( directeur de collection chez Denoël ) déclare sa flamme à son auteur « une intensité humaine rarement atteinte » et que cet auteur lui répond dans un français parfait, l’inconnu prend forme, les oreilles se dressent et le graphisme de l’Art de voler, l’Aile brisée ou « Moi, fou » illustrant les propos, attirent l’oeil.

Qui est cet Antonio Altarriba?

Né en 1952 à Saragosse, son enfance sous Franco le marqua considérablement. Les espagnols vivaient dans un isolement international, la culture devait rester à la marge de toute production internationale par peur de contamination, ils ont donc été « protégés » par une production propre, nationale, très populaire et comme bon nombre de ses contemporains, Antonio Altarriba apprit à lire avec la BD. La BD berçà son enfance et le lien émotionnel fut renforcé par les lectures que lui faisait son père alors qu’il découvrait les illustrations. Aujourd’hui professeur de littérature française à l’université basque, il est l’auteur à succès de l’Art de voler ( prix national de la BD en Espagne ) ou de l’Aile brisée, auteur également de romans, d’essais et critique littéraire.

L’influence de la Movida:

Quand le régime Franquiste s’écroula, l’Espagne vécu une allégresse culturelle incroyable « La Movida » où tout naturellement la BD occupât une place de choix avec une oeuvre très vivante, réaliste, moderne. Antonio Altarriba, alors jeune adulte poursuivit ses études et se spécialisa en littérature française, écrivant une thèse sur la BD. C’est tout naturellement vers la critique qu’il s’orienta mais comme il lui fut rapidement difficile de rester dans la théorie sans passer à l’acte, il commença lui même à scénariser. Cette pratique alimente alors sa réflexion.

Inspiration et colère:

Quand il reçut un courrier signé de la directrice de la maison de retraite où son père de 90 ans venait de se suicider le 4 mai 2001, lui réclamant un impayé de loyer du 1er au 4 mai, sa colère fut grande et raviva le sentiment d’humiliation qui avait fini par tuer son père. Fort des confidences de son père et d’une injonction judiciaire en 2004 lui réclamant avec intérêts le reliquat de loyer, il concentra son énergie à le défendre au tribunal et à le raconter.

Il en fut de même avec sa mère quand la découvrant mourante sur son lit d’hôpital, il s’insurgea de son bras meurtri par les piqûres, réclamant qu’on la pique dans l’autre, apprenant alors que sa mère « hasta siempre, depuis toujours » avait le bras gauche paralysé.

L’Art de voler :

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Né des confidences de son père, Antonio Altarriba entreprit d’écrire à la première personne « quand je n’étais pas encore né, je faisais déjà partie de lui, maintenant qu’il est mort son sang coule entre mes veines aussi je suis légitime à écrire à la première personne ». Cette singularité renforce la puissance narrative de « cette auto-fiction au 2ème degré ».

Il se mit alors à écrire une fresque de 90 ans d’histoire espagnole retraçant le retour au pays des vaincus, l’humiliation des républicains, la fuite vers la France, la trahison, le retour au pays, le silence imposé. Découpé en 4 étages, la chute de ce père, héros révolté, est inévitable. L’écrire apaisa le fils.

L’Aile brisée:

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Si l’Art de voler raconte le père, c’est bien la mère, cette mère négligée voire trahie à son insu dans le 1er volume qui est mise à l’honneur dans l’Aile brisée. Le fruit d’un travail d’amour qui la réhabilite, qui donne une voix à toutes ces femmes, victimes de la violence rurale, réfugiées incomprises dans leur dévotion. Cette mère, née en 1918 qui réunit la condition de la femme en Espagne , héroïne de séries d’exploits quotidiens qu’elle réalise sans faire d’histoire mais en faisant l’histoire, habitée par le devoir quotidien de résoudre les problèmes de la famille. Construit également en 4 tomes comme le premier, 4 hommes qui ont tant compté dans la vie de sa mère. https://www.franceinter.fr/livre/l-aile-brisee-le-tout-sur-ma-mere-d-antonnio-altarriba

Kim:

Le choix demartinez-el-facha-esto-se-hunde-kim-2 Kim comme illustrateur s’imposa à Antonio Altarriba, ce « Gotlib » espagnol, auteur du personnage caricatural « Martinez el facha » . Il repéra le trait réaliste illustrant l’Espagne « prude et crue » de l’époque, derrière le talent de caricaturiste, qui renforce et complète la puissance narrative. Kim alors même que l’Art de voler n’avait pas encore d’éditeur, accepte le projet et pendant quatre ans commence alors un long voyage au coeur de l’intimité de l’auteur. « La main libre » du dessinateur dès le premier trait qui construit les personnages conforta le choix, tout le talent de Kim.

Force du dessin:

Même si un ami pentelechargementsait que son père « valait mieux qu’une BD », c’est justement par ce choix qu’il peut lui rendre pleinement hommage. Par cet art, tout peut être montré et compris, le lecteur rentre dans la vignette, voyage dans le temps, entre dans les sentiments intimes du personnage . Comme dans la BD, tout est permis, il put même s’offrir une magnifique métaphore graphique que vous découvrirez à la page 135 de l’Art de voler.

Devoir de mémoire:

Comme souvarte-de-volar-case-2-30b7fent quand un pays a vécu une guerre civile, ses dirigeants pensent que seuls le silence et l’oubli peuvent guérir les blessures, que l’oubli permet de ne pas reproduire; aussi n’existe-t-il que de rares écrits ou films espagnols sur ces années noires du franquisme. Les espagnols ont alors un rapport très compliqué avec leur histoire, mêmes les archives militaires ou de la guardia civile de l’époque sont encore classées « secret défense ». Antonio Altarriba, lui, veut raconter, raconter l’humiliation de ces républicains rentrés au pays qui durent cohabiter avec les symboles qu’ils avaient tant combattus, raconter ces femmes espagnoles oubliées, héroîques et silencieuses comme dans l’Aile brisée. Antonio Altarriba participera les 17 et 18 novembre 2016 à Angoulème au congrès « colloque international GUERRE CIVILE ESPAGNOLE ET BANDE DESSINÉE » http://gcebd.hypotheses.org/

Scénario:

Antonio Altarriba se décrit lui-même comme un perfectionniste, il écrit tout :le nombre et la taille des vignettes pour chaque planche, la description méticuleuse de chaque vignette: couleur, plan, personnage, paysage, éclairage, cadrage. Ses scénaris sont disponibles sur son site: http://www.antonioaltarriba.com/el-arte-de-volar/unidad-didactica/

Moi, Assassin« :

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L’écriture des scénarios de l’Art de voler et l’Aile brisée l’a apaisé pour le premier et surpris pour le deuxième mais elle fut éprouvante, aussi l’envie fut forte d’aller vers la fiction tout en conservant un peu de réalité ainsi construit-il le personnage principal de son thriller, professeur d’art à l’université spécialisé dans la représentation de la cruauté du XVIème au XVIIIème siècle s’adonnant à des meurtres gratuits qu’il théorise par la suite. Son illustrateur Keko, lui propose quand à lui un auto-portrait, accepté comme une évidence.

A venir:

« Moi, fou » qui dénoncera l’industrie pharmaceutique et sa gestion des maladies mentales

Et certainement, un récit historique de nouveau avec Kim qui si il ne sera pas une suite de l’Aile brisée aura toujours en toile de fonds l’Espagne de Franco mais, dans l’univers de l’aristocratie et de la bourgeoisie qui se sont tant enrichies à cette époque.

Cette formidable découverte se termina bien évidemment par les dédicaces de l’Art de voler « livre en noir et blanc qui contient toutes les couleurs de la liberté » et l’Aile brisée « hommage à cette génération de femmes héroïques et oubliées ». Deux ouvrages de plus pour nourrir ma bibliomanie..