Isaac Rosa

Emmanuel Dongala en cette glaciale soirée de janvier est l’invité de la librairie Durance pour nous présenter son dernier roman « La Sonate à Bridgetower ».
Animée par Magali, cette rencontre prend un ton chaleureux grâce au talent de conteur d’Emmanuel Dongala. Cet auteur né au Congo qu’il a du fuir pendant la guerre civile, partage aujourd’hui sa vie entre les Etats-Unis où il enseigne la chimie et la littérature francophone et la France.
Auteur de six romans dont « Johnny chien méchant », adapté au cinéma par Jean-Stéphane Sauvaire sous le nom Johnny mad dog retraçant les destins tragiques d’enfants meurtris par la guerre et « Photo de groupe au bord du fleuve » plusieurs fois primés, vibrant hommage aux courageuses femmes africaines, Emmanuel Dongala, après avoir entendu « La sonate à Kreutzer » de Beethoven est intrigué par son histoire.

En effet, elle n’a jamais été jouée par Kreutzer et avait été composée par Beethoven pour son ami et violonniste prodige George Bridgetower. L’histoire aurait pu s’arrêter là mais il s’avère que ce jeune musicien est un mulâtre d’un père descendant d’esclave de la Barbade et fait incongru pour l’époque « mais son père géniteur, c’est qui? « , d’une mère polonaise. Elève d’Haydn à la cour autrichienne, il arrive en 1789 à Paris avec son père pour une série de concerts « spirituels » au Tuileries. La révolution éclate, ils partent alors pour Londres où le prince de Galles futur roi Georges III le prend sous son aile. Il y réside jusqu’à ses 24 ans où apprenant que sa mère est gravement malade, il rentre à Vienne, il y rencontrera Beethoven, deviendra pendant quelques mois son ami puis se brouillera avec lui  après avoir joué la fameuse « Sonata mulattica » ayant osé railler une femme dont Beethoven était amoureux ( celle pour laquelle il composera la sonate connue aujourd’hui sous « sonate au clair de lune » ). Beethoven, le colérique, le cyclotimique rebaptise alors la sonate en  « Sonate à Kreutzer ».

Quel formidable histoire pour un romancier comme Emmanuel Dongala qui jusqu’à présent n’avait écrit que sur l’Afrique. Mais comment avec ces quelques faits, transformer la vie de George Bridgetower en roman? Commence alors une longue quête pour l’écrivain, après avoir rassemblé nombre de documents de l’époque, il décide de se rendre sur chaque lieu et de se les imaginer au XVIIIème siècle. Paris, Londres, Vienne, ces trois villes vivaient autour de la musique, on circulait beaucoup à l’époque et pour accroître la vraisemblance, Emmanuel Dongala se doit de saisir la spécifité de chacune.
Paris: ville lumière, brillante, à l’aristocratie roublarde où dans les salons les savants comment Condorcet cotoyaient les philosophes ou les femmes de tête comme Olympe de Gouges tout comme une élite métis relativement intégrée comme Saint Georges ou le Général Dumas ( grand-père d’Alexandre )
Londres: industrielle, ville de l’effort avec ces clubs si fermés
Vienne: coeur de l’empire austro-hongrois, haut lieu où se retrouvaient les plus grands musiciens et leurs nombreux mécènes
Puis, Emmanuel Dongala trouve en la relation de Georges et de son père, le fil rouge de son roman. Ce père qui se voyait comme le nouveau Leopold face au nouveau Mozart, ce père qui jouait et des codes et de sa couleur de peau. Ecrire sur un violoniste virtuose impose cependant un minimum de culture musicale aussi pendant un an, Emmanuel Dongala va suivre des cours de musicologie, se rendre à des concerts et aura de passionnants échanges avec des amis musiciens afin d’acquérir et comprendre le vocabulaire musical.
Soucieux du détail et souhaitant éviter à tout prix l’anachronisme, Emmanuel Dongala s’évertue à travailler les mots, à utiliser du vocabulaire d’époque et ainsi partager des mots oubliés comme vide-gousset par exemple et ajoute « me suis régalé, ai appris beaucoup de choses, quel bonheur tous ces vieux mots de français et comme le lecteur est beaucoup plus intelligent que moi je ne voulais le décevoir ».
La lecture de journaux ou de pamphlets de l’époque fut essentielle pour saisir l’esprit de ce siècle et noter les différences de courants de pensée. Le débat sur l’esclavage bat son plein, en France il y a d’un côté la pensée de Diderot, de l’autre celle de Condorcet alors que l’Angleterre est beaucoup plus progressiste, des hommes noirs écrivent eux-mêmes des pamphlets contre l’esclavage; cette différence entre ces deux pays se ressent encore dans la littérature contemporaine qu’elle soit francophone ou anglophone.
Emmanuel Dongala s’interroge également sur la postérité, certes Georges Bridgetower est tombé dans l’oubli mais sans lui « la sonate à Kreutzer n’aurait pas été composée », de petites rencontres ne donnent-elles pas des chefs d’oeuvre?
Ne restait plus alors à Emmanuel Dongala qu’à imaginer les conversations de salon, de club ou de cour entre Georges et son père ou son père et ceux qui ont fait ce siècle.
C’est donc avec tout le talent d’écrivain et de conteur qu’Emmanuel Dongala nous offre une fascinante plongée au coeur de la musique et du siècle des lumières.