Isaac Rosa

Si cet après-midi de novembre nous semblait bien triste, il fut immédiatement lumineux grâce à la présence chaleureuse et humaniste de Gaël Faye, invité de la maison des citoyens à Nantes.
Gaël Faye, burundais-français-rwandais, rappeur/slameur de 34 ans, marié et père de deux petites filles, est comme il le dit lui-même « l’homme le plus heureux du monde ». Installé désormais au Rwanda, il a composé « sous les grands arbres » son dernier album « rythme et botanique » et travaille déjà sur le prochain comme sur son deuxième roman. Car c’est en qualité de romancier, qu’il se présente aujourd’hui auprès de ses lecteurs pour la révélation de la rentrée littéraire « Petit pays ».

Gabriel, jeune garçon vit au Burundi avec sa mère rwandaise et son père français, dans l’univers clos et privilégié de l’impasse au milieu de ses amis. Mais l’enfance peut-elle perdurer lorsque les parents se séparent et que le pays entre dans une guerre civile qui ne dit pas son nom? Que voit cet enfant?que comprend il?  La folie meurtrière des hommes aura-t-elle raison de son insousciance?

Gaël Faye, bien que partageant avec Gabriel les mêmes origines ne souhaitait pas écrire une auto-biographie qui lui aurait demandé une précision impossible du fait de cette guerre au Burundi entre 1992 et 1995 que certains se contentaient d’appeler « évènements », « crise ethnique », mais il souhaitait absolument retrouver les sensations, les couleurs, les odeurs et qui mieux que l’enfant pour les transcrire, les faire revivre? « Il fallait donc que je dépose la blessure de l’enfant à qui on avait volé l’enfance avec l’arrivée de la guerre ». Car c’est bien l’enfance qui est au coeur de ce récit, l’histoire du pays n’en est que la toile de fonds et d’ailleurs, cela aurait tout aussi bien se passer en Syrie ou en Iraq. C’est d’ailleurs ce qui toucha les étudiants, membres de l’académie Goncourt du Moyen-Orient qui viennent de lui décerner ce prix.  

Ce roman oedipien offre également une place magnifique à la femme, à sa mère en particulier, l’héroïne principale selon lui de « Petit pays » « maman était moins folle que le monde qui l’entourait« , mais également à sa voisine et sa formidable bibliothèque comme à Laure, sa correspondante française. Car oui, Gaël Faye, les aime ses femmes et il leur rend hommage avec ce proverbe sénégalais: « Eduquer une fille, c’est éduquer toute une nation » 

Si pour Gaël Faye  » chacun d’entre nous a un roman en lui, une histoire qui s’impose si on s’écoute », le travail d’écriture reste essentiel, comment transcrire les pensées, les faits, les actes, les paroles d’un enfant sans que cela ne paraisse trop naïf, comment maintenir l’équilibre entre gravité, profondeur et intelligence? Alterner la voix de Gabriel adulte avec celle de Gabriel enfant comme dans son premier manuscrit? Non, cela ne convenait pas, rester dans l’enfance, utiliser la voix de l’adulte pour les premières et dernières pages uniquement. Et puis, choisir ses mots, ses mots faits pour être lus, écrire, puis réécrire et écrire encore.

Gaël Faye n’était ni un élève brillant, ni un grand lecteur, et ce n’est que quelques jours avant son départ du Burundi en 1995 qu’il commençe à écrire, cela l’apaise, apaise sa peur aussi continue-t-il en arrivant en France et depuis sous toutes les formes: poèmes, rap, nouvelles, pièces de théatre, nouvelles, il ne cesse d’écrire ainsi il se recentre, et l’écriture l’assemble, le définit. C’est ainsi que Gaël Faye est entré en littérature et a découvert « la magie des livres »

Grâce à l’écriture et contrairement à ses amis burundais, aujourd’hui, il peut parler de la guerre, du génocide et un jour consacrera un roman au génocide rwandais.

Comment rencontrer Gaël Faye, sans évoquer le génocide rwandais? Si le père de Gabriel tente d’expliquer la différence entre Hutu et Tutsi qui se soldera par un « ils n’ont pas le même nez »! Remontons ensemble l’histoire. Avant l’arrivée des colons, étaient alors désignés « Tutsis » ceux qui s’occupaient du bétail et « Hutus » ceux qui s’occupaient de la terre et les rôles pouvaient  s’inverser. Certes, il y avait des guerres de clan, de classe, mais ce sont les colons qui les ont transformés en ethnies, classifiées selon leurs traits (sic) et pendant 100 ans ( arrivée des colons allemands en 1894 ), cela a été intériorisé et coule comme un véritable poison.
Le génocide est une « véritable marée noire: ceux qui ne s’y sont pas noyés, sont mazoutés à vie ». Et chaque 7 avril au Rwanda, la commémoration du génocide prend la forme d’exutoire, de catharcie, où chacun revit ce massacre.
Aujourd’hui, le Rwanda se relève, grâce à l’incroyable résilience de son peuple où les victimes reconstruisent avec leurs bourreaux, leur pays, alors que le Burundi lui sombre dans « une petite dictature minable qui peut engendrer de grands massacres ».
Aujourd’hui pourtant des hommes condamnés au Rwanda pour génocide, vivent en toute impunité en France aussi pour que justice soit faite, Gaël Faye a créé en 2001 en France « le collectif des parties civiles pour le Rwanda », 25 dossiers ont déjà été déposés et 3 procès viennent de condamner ces hommes pour « crime contre l’humanité » et prison à perpétuité.

Gaël Faye, cet amoureux de la langue française a posé sur nous son doux regard  et pour terminer nous offre ce texte magnifique « metis »:

« Et quand deux fleuves se rencontrent, ils n’en forment plus qu’un et par fusion, nos cultures deviennent indistinctes,

Elles s’imbriquent et s’encastrent pour ne former qu’un bloc d’humanité. »