Se retrouver un soir de novembre entourée de romans, de récits de voyage, de portraits et de livres d’arts dans leur coffret boisé, oublier que Donald Trump est devenu président des Etats-Unis et se laisser conter Désorientale par son auteur, Négar Djavadi.
Désorientale, désorientée, auteur orientale ou désorientalisée? Désorientale prend le nom d’un chapitre et presque naturellement devient le titre du premier roman de Négar Djavadi.
Si cette auteur n’est pas novice en l’art d’écrire, auteur de poèmes, enfant, puis de pièces de théatre et depuis quelques années scénariste, elle mûrissait le projet d’une saga familiale par laquelle le lecteur comprendrait un siècle d’histoire de l’Iran, celui du 20ème siècle.

Portée par cette phrase « si tu as quelque chose à dire, écris-le », elle découvre alors, la formidable liberté que lui offre l’écriture d’un roman par rapport à l’écriture de ces habituels scénarios, si codifiés. Cette liberté, elle l’offre également à ces personnages féminins, à Nour, la grand-mère qui s’émancipa d’un mari infidèle, à Sarah, la mère engagée politiquement au côté de son mari comme à Kimiâ, celle qui « ne renonce jamais à se mettre à l’écart du mouvement général », ces femmes qui dessinent la révolte iranienne.
Son écriture reflète également les deux cultures dont elle est issue: celle du conte oriental avec ces disgressions et personnages multiples comme celle de l’auto-fiction plus intimiste à la française.
Kimiâ, la narratrice, s’évade de cette salle d’attente du service de procréation de l’hôpital Cochin, et laisse son esprit vagabonder, sa mémoire la submerge et un personnage en appelant un autre qui appelle à son tour une histoire. Le lecteur, interpellé, entre dans le conte, entre dans l’histoire. Ce jeu d’écriture n’aurait pas été rendu possible sans son expérience de scénariste.
Si ce roman est celui de la mémoire orientale, il reste une fiction, certes comme Kimiâ, Négar Djavadi est née en Iran, l’a quitté clandestinement et reste aujourd’hui une opposante au régime des Mollah; certes elle a fréquenté le même lycée franco-iranien de Téhéran et comme elle s’est trouvée désemparée devant ses petits persans qui ne comprenaient pas le français mais Négar Djavadi n’a pas une mère arménienne et n’a pas non plus de soeurs.
Les personnages des hommes: l’arrière grand-père, Montazemolmolk, seigneur féodal du nord de l’Iran à la frontière de la Russie,  le père, Darius, si singulier, toujours en fuite, homme de conviction à la recherche d’un idéal ou l’oncle N°2 Saddeq qui raconte l’histoire des autres pour ne pas avoir à raconter la sienne, dressent eux-aussi le portrait d’un Iran contemporain, nous accompagnent dans la lecture des codes et des méandres de la culture et de la langue perse « on ne met pas de mots sur l’essentiel, on ne va jamais droit au but, on préfère raconter des histoires. »

Si la musique occidentale ( découvrez la face B de ce roman ) est très présente, tout comme les couleurs utilisées , l’on y retrouve également toute la culture persane avec le poème « la conférence des oiseaux » de Farid ad-Din’Attâr, auteur perse du XIIème siècle ( adapté pour le théatre par Peter Brook et Jean-Claude Carrière ) quand les oiseaux à l’issue d’un long périple à la poursuite de l’oiseau Lyre, « lorsque les trente oiseaux (si-morgh) arrivent au Simorgh : « Lorsqu’ils regardaient du côté du Simorgh ils voyaient que c’était bien le Simorgh qui était en cet endroit, et, s’ils portaient leurs regards vers eux-mêmes, ils voyaient qu’eux-mêmes étaient le Simorgh. »

Khomeiny n’est-il pas le Simorgh des iraniens? N’oublions pas qu’il a quitté l’Iran pendant 16 ans, réfugié en Irak puis en France à Neauphle le Château (sic).

Enfin, quand la volonté d’être éditée l’emporta, son choix se reporte tout naturellement sur Liana Lévi, maison d’édition spécialisée en littérature étrangère et romanesque à qui Négar Djavadi envoie son manuscrit « Je ne sais pas ce que j’aurais fait, si elle ne m’avait pas appelée ».

Et nous retiendrons qu’il faut toujours suivre ses envies car sans « l’envie de parler sans être interrompue » de Négar Djavadi,  nous n’aurions pas eu la chance de la rencontrer ce soir à la librairie Coiffard dans cette belle ville de Nantes.