Isaac Rosa

Ce samedi 12 novembre 2016 est gris, humide et triste et deux choix s’offrent: rester blottie sous ma couette ou me blottir au coin des livres de la charmante librairie café « les biens-aimés » et se réchauffer auprès de la voix chaleureuse et toute américaine de Tom Cooper.
Tom Cooper et son premier roman les Maraudeurs: pétaradant, rageur, étourdissant, ce ne sont pas mes qualificatifs mais ceux de Stephen King…
Quelle chance pour nous, Carol Menville, assistante de Francis Geffard directeur de la collection Terres d’Amérique pour Albin Michel a su dénicher la pépite. Albin Michel s’est battu face à 6 autres éditeurs pour remporter l’édition française et depuis trois mois, Tom Cooper est en résidence du côté de Versailles où il écrit son deuxième roman.
C’est donc tout naturellement Carol Menville qui accompagne Tom Cooper à la rencontre d’aujoud’hui dans le cadre de « Escale Mississipi » organisé par la médiathèque Jacques Demy.

A l’embouchure du delta de Barataria, dans la ville  (fictive ) de Jeanette, au coeur du bayou, zone dévastée par l’ouragan Katrina en 2005 puis par la marée noire de la plateforme pétrolière Deepwater Horizon de 2010, les habitants et plus particulièrement les pêcheurs de crevettes subissent la double peine écologique et économique. Tom Cooper nous déroule dans son roman les Maraudeurs sa galerie de portraits insolites, ces personnages « un peu barrés » tous un peu « branquignoles » mais surtout très attachants. Dans ce roman d’ambiance, le lecteur est invité à suivre les péripéties de Lindquiste, le pêcheur manchot à la poursuite du trésor de caché de Jean Lafitte, Wes Trench, pêcheur de 16 ans à l’adolescence angoissée, Brady Grimes, employé de la British Petroleum à l’origine de la marée noire, des frêres Toop, planteurs de marijuana et du duo de losers Hanson et Cosgrove.

Le déterminisme est au coeur de ce récit, ces pêcheurs de crevettes à la vie si particulière, exercant un métier qui ne l’est pas moins et surtout qu’ils ne pourraient exercer nulle part ailleurs dans le monde. Aussi pour tous ces personnages, comment pourrait-il en être autrement?

Tom Cooper, professeur de littérature américaine, habitant de la Nouvelle Orléans « cette ville qui ne ressemble à aucune autre », a décidé ,après avoir écrit des nouvelles pendant 10 ans, de tout arrêter pendant une année pour se consacrer, projet fou, à l’écriture de son premier roman. Inspiré par ces habitants de Louisiane si empreints d’humour et n’imaginant pas écrire ou lire un roman sans humour, son écriture, exercée pendant 10 ans par les nouvelles, s’est enrichie et étoffée.
Présenté ainsi, tout paraît simple, mais lorsque Tom Cooper nous parle du monde de l’édition, l’on comprend vite que cela ne fut pas si facile. Son premier manuscrit fut envoyé à de nombreux éditeurs qui tous le refusèrent, certains lui conseillant même d’abandonner son projet d’écriture. Aidé par son frêre, lui-même écrivain, il reprit une à une les pages de son manuscrit, abandonna l’écriture à la première personne, coupa des passages et à force de travail personnel vit son roman édité chez Randon House. Quelle jouissance alors de pouvoir répondre à un éditeur s’enthousiasmant de son roman et lui proposant ses services « J’ai déjà un agent, d’ailleurs, rappelez-vous, vous m’aviez conseillé d’abandonner l’écriture ».
Mais c’est en France, que le sens propre de maison d’édition prit tout son sens, il trouve auprès de Francis Geffard comme de Carol Merville beaucoup de chaleur, d’accompagnement, de professionnalisme, associé au titre ( traduction littérale du titre américain ), à la couverture ( qu’il apprécie, contrairement à un autre pays où elle ressemble à un mauvais porno qui a beaucoup choqué sa mère ), à la traduction avec Pierre Demarty qui mit toute sa fougue et son énergie à respecter l’écriture si littéraire. C’est non sans quelque regret qu’il voit son visa expirer « je n’ai plus que 10 jours pour me marier à une femme française » dit-il avec humour. Car oui, comme d’autres aujourd’hui, il s’interroge sur son retour après l’élection de Donald Trump « c’est une tragédie » et il fait tout pour l’oublier. Non il n’écrira pas un roman sur lui « cet homme est une telle satyre de lui-même que je ne saurais qu’en faire » et ajoute « j’espère que dans 10 ans cet homme ne sera plus qu’un horrible souvenir ».
Il gardera de la France également le plaisir des rencontres en librairies, bien différentes des américaines, où esseulé dans un coin, il se demande pourquoi il est là, à lire un passage de son roman. Les Maraudeurs, dès sa parution aux Etats-Unis fut unanimement accueilli et au vue de l’enthousiasme des lecteurs présents, connaîtra ici le même engouement.
Si son deuxième roman en cours d’écriture sera très différent, sachez que les droits des Maraudeurs viennent d’être rachetés par les producteurs de Breaking bads qui souhaitent réaliser une série sur 7 saisons et le roman ne correspond qu’à la première. Alors nous n’avons plus qu’à souhaiter longue vie à ces personnages si haut en couleurs et d’un sourire, remercier Tom Cooper de sa présence.