Isaac Rosa

En cette soirée de décembre, Catherine Cusset termine à la librairie Durance à Nantes sa « tournée française » pour nous présenter son douzième roman L’autre qu’on adorait. Dans le sous-sol voûté de ce joli endroit, Catherine Cusset encouragée par Laurence Vilaine se livre aussitôt et avec beaucoup de générosité à ses lecteurs.
Installée depuis 25 ans à New-York, mariée à un américain d’origine Roumaine, Catherine Cusset signe régulièrement des romans dits « d’auto-fiction », dans lesquels la famille, la femme, la mère, l’identité et ce dans un décor souvent américain, ont toute leur place tels que « un brillant avenir », « le problème avec Jane » pour ne citer  qu’eux.
Dans L’autre qu’on adorait, c’est un roman encore plus intimiste que nous offre Catherine Cusset « tu as dix-neuf ans, bientôt vingt…/… L’argent de poche alloué par tes parents ne te suffisant pas, tu as trouvé une place, une place de gardien de nuit dans un hôtel. C’est un boulot qui a du être inventé pour les insomniaques: être payé à lire ou écouter de la musique quand on ne peut pas dormir, quelle aubaine! »

Thomas, le meilleur ami, bouillonnant de vie, drôle, brillant, au sex-appeal inégalé, mélomane, cinéphile et spécialiste de Proust se suicide et ce dès les premières pages de L’autre qu’on adorait, Alors, toi, Catherine, tu es effondrée, tu penses que « le monde s’endeuille puisqu’il y aura moins de rire sur terre », tu n’as appris qu’un an avant sa mort, qu’il avait été diagnostiqué bipolaire, mais « il n’avait qu’à prendre son traitement », Les mots te viennent après ce choc, cette tragédie, mais ce ne furent pas les bons. Comment écrire ton ami? Quelle est cette maladie qui l’a emporté? Quel fut son parcours d’Henri IV où il était si brillant, certainement le meilleur? A New York à l’université de Columbia où il publia sa thèse sur Proust après ses échecs successifs pour intégrer Normale sup, puis son parcours tortueux de lecteur avec son premier poste à Reed puis à Salt Lake City et enfin à Richmond , trois villes où il dut refaire sa vie, trois déracinements, et lui si merveilleux comment vécut-il sa vie amoureuse, toi qui eut une brève liaison avec lui ?
Se souvenir de l’Albatros et des mots de Thomas: « tu sais Catherine, les gens ont quand même une vie intérieure », alors l’écriture réapparaît, le personnage de Thomas se construit, ni tout à fait lui ni tout à fait un autre « une personne n’est jamais comme on l’avait cru ». Les anecdotes te reviennent, ses 20/20 au bac pour le compte d’un autre, ses fou-rires et sa complicité avec ton frêre et Proust. Proust auquel il ressemblait tant « Proust est le seul médicament qui soit », Thomas a du mal à écrire, comme Proust, il manque de stabilité et n’arrive pas à se mettre au travail. Alors, tu relis Proust, tu redécouvres son œuvre et ce que tu adorais à 15 ans, la part romanesque, te laisse indifférente mais l’aspect social de l’oeuvre comme l’écriture t’enchantent. Relire Proust te permet d’être dans la vie intérieure de Thomas. Comme son auteur fétiche, il est un grand esprit, partage son esthétisme, le rapport fusionnel à la mère, son hypersensibilité , son rapport au temps « ce fragment de temps qui échappe au temps » quand il écoute de la musique ou dans ses rapports amoureux. Lui, le Thomas, possessif, inquiet, est-il violent ? Tu veux sortir de la culpabilité, du narcissisme « on peut se sentir coupable mais on n’est pas nécessairement le centre » et surtout tu veux écrire ce qui est non pas important pour toi mais pour lui, pour ce bel Albatros, ce bel incandescent que nous, lecteurs, c’est promis,  saurons si bien accueillir…