Isaac Rosa

Le mois de novembre 2016 s’achève avec une belle rencontre, celle de Karine Tuil venue nous présenter au sein de la librairie Coiffard à Nantes son dixième roman, L’insouciance, trois ans après avoir publié L’invention de nos vies.
« Le réel est un outil pour le romanesque », s’appuyant sur cette maxime, Karine Tuil, marquée par l’embuscade d’Uzbin de 2008 en Afghanistan, note que peu de romans français traitent du sort des militaires et du syndrome du stress post-traumatique . Fort de ce constat, Karine Tuil rassemble pendant près de deux ans et demi des documents, des témoignages et rencontre des soldats. Elle s’interroge également sur les évènements, la politique, le monde des affaires et l’impact des décisions qui viennent bouleverser le destin d’un être. Enfin la thématique de la passion amoureuse apporte une forme de réparation à des êtres déboussolés et répondent fort inconsciemment au besoin de calme de l’écrivain dans ce monde violent que  L’insouciance met en lumière.

L’insouciance suit quatre personnages principaux: Romain Roller, militaire traumatisé de retour d’Afghanistan; Marion Decker, journaliste écrivaine, épouse de François Vély; François Vély, riche homme d’affaires happé par une tragédie familiale et Osman Diboula, ancien éducateur devenu conseiller à l’Elysée. Les destins de ces hommes et femme vont se mêler et se confronter. Par un long travail d’écriture,  Karine Tuil contruit avec précision chaque personnage, détaille la mise en forme afin que chaque histoire s’entrecroise avec cohérence, crée des intrigues et fait évoluer ses personnages en s’appuyant afin d’accroître sa crédibilité sur de nombreux ouvrages comme sur ses propres expériences. Pendant trois ans par exemple, Karine Tuil a rédigé pour les échos des portraits littéraires de grands patrons français où l’on retrouve un peu de chaque et peut être en peu plus de Xavier Niel en François Vély. En qualité d’écrivaine, elle est également invitée dans les coulisses du pouvoir et a pu étudier l’attraction du pouvoir, l’ambition des hommes politiques et construire le personnage d’Osman « il est la caution noire ». Par ses rencontres, elle s’informera sur le désinvestissement de la sphère privée de tout homme politique au profit de la sphère publique, de cette attraction pour la fonction présidentielle: « devenir le favori du roi » mais aussi sur l’admiration pour ces hommes qui s’engagent.

Dans ses précédents romans, Karine Tuil avait déjà traité de l’identité juive, elle poursuit dans L’insouciance. « Je viens d’une famille juive immigrée d’Afrique du Nord et dans la sphère publique, on en parlait peu », aussi s’intéresse-t-elle particulièrement à ces personnages à qui l’on rappelle sans cesse les origines comme pour Osman ou la religion pour François et ce avec en toile de fonds,  la surmédiatisation actuelle , cette société de l’image où chacun se met en scène et qui peut également causer leur perte, tous « ces matériaux du romanesque » qui sont un formidable vivier pour tout écrivain.

Dans ce roman, Karine Tuil rend un hommage fort à la littérature via  Osman ou le père de François car si en qualité d’écrivaine, l’écriture est du domaine de la lutte, en qualité de lectrice, cela nous constitue « la vie s’apprend dans les livres ».

Karine Tuil nous offre avec L’insouciance un roman contemporain, abouti, extrèmement documenté et dans lequel les contrastes sont mis à l’honneur « j’aime l’opposition des mondes et que le lecteur y trouve un écho ». Le titre choisi « j’aime le décalage ironique entre le titre et le contenu », en est également une illustration mais également un hommage rendu à ces soldats-héros anonymes qui luttent pour garder de la légèreté et du positif « il faut vivre, rien d’autre ».

Grâce à cette rencontre, il me semble que Karine Tuil nous a offert de nombreuses clés pour comprendre et surtout dévorer ce magnifique roman.