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Entrer dans un amphithéâtre bondé un après-midi d’automne, s’asseoir au milieu d’un public hétéroclite et sourire aux premiers mots prononcés par l’auteur de BD Riad Sattouf venu présenter le 3ème volume de sa série « L’arabe du futur ». Après les traditionnelles présentations, Riad Sattouf se prête avec intelligence non empreint de malice au jeu des questions réponses et nous offre ce que j’interprète comme son dictionnaire amoureux de l’Arabe du futur.

« Arabe du futur »: expression porteuse d’une nostalgie désuète employée par mon père donnant à l’école une place prépondérante dans la construction intellectuelle de l’arabe en opposition avec l’arabe de sa propre génération analphabète et peu instruit. Je sais à présent qu’il y aura 5 volumes et dans les prochains je raconterai comment ma famille a réagi à mes écrits.

« BD »: j’ai eu aussi envie d’écrire l’Arabe du futur sous forme de BD pour ma grand-mère bretonne, qu’elle puisse lire sans honte cette forme d’ouvrage dite pour « grands ados », opération réussie pour ma grand-mère comme pour d’autres, une vieille dame m’a dit un jour « votre BD c’est la première que je lis depuis Bécassine ». Pour moi la BD a une force supplémentaire à la littérature, elle a en effet un pouvoir d’évocation fort. Pendant 20 ans, j’ai raconté mon enfance en Syrie à mes amis et c’est en lisant l’Arabe du futur qu’ils ont compris.

« Banane »: je me sens proche des bananes, je les trouve rassurantes, cela vient sans doute de mon enfance en Libye où par moment, l’on ne trouvait dans les magasins d’état que des bananes à manger car pour Khadafi qui adorait les bananes, « c’est le fruit du peuple »

« Couleur »: j’ai volontairement limité les couleurs, offrant ainsi au lecteur un dépaysement et uneb compréhension immédiate d’un changement de lieu. J’utilise le bleu pour la France ( le bleu-gris pour la Bretagne ), le jaune pour la Libye et le rose pour la Syrie et pour chacune de ces trois zones j’y ajoute les couleurs de leurs drapeaux.

« Coup d’état »: rêve de mon père devenu une sorte d’intellectuel d’extrème droite qui disait qu’il ne fallait pas laisser le choix du leader au peuple car sinon il choisirait toujours des nuls.

« Don »: ma grand-mère bretonne découvrant mes dessins, disait « il a un don », en effet il fallait remonter jusqu’au paléolithique pour trouver un artiste dans la famille. Je trouvais émouvant qu’elle le pense et j’ai longtemps cru que j’étais exceptionnel.

« Ecriture »: pendant quelques mois j’y réfléchis sur mon canapé en buvant du café, définis ensuite chaque partie en nombre de pages que je découpe en case comme pour un manuscrit. J’apporte toujours une attention particulière à la dernière case d’une page car elle doit donner envie au lecteur de tourner la page. Je reprends ensuite le story, le travaille et le fais relire à mes amis dont mon éditeur, j’apporte alors les corrections nécessaires et bien souvent me retrouve à terminer en dix jours sous la pression de mon éditeur m’envoyant des photos de montagnes de papier moisissant dans l’entrepôt de l’imprimeur comme lorsque j’était collégien et que je terminais mes devoirs dans le bus et oui la BD peut vraiment être une expérience mystique!

« Editeur »: lorsque Guillaume Allary qui travaillait alors chez Hachette me dit « si je monte ma propre maison d’édition, est-ce-que tu me suis? », je lui réponds « ok, mais je veux être le seul auteur de BD », et c’est ainsi que l’Arabe du Futur est édité par Allary Editions. Pour moi, c’est formidable de travailler avec une maison d’édition à taille humaine car ce sont des artisans et en qualité d’auteur, je peux m’impliquer pleinement, choisir moi-même mon papier ou aller chez l’imprimeur vérifier les couleurs.

« Enfance »: j’ai toujours eu une mémoire vive de mon enfance et j’ai voulu raconter des faits tels que je les ai vécu, sans jugement laissant ainsi toute liberté au lecteur de se forger une opinion

« Excellence »: mon père voulait toujours que je sois premier et devenir l’Arabe du futur

« Futur »: mon mot préféré de la langue française

« Gaffe »: j’ai toujours été le roi de la gaffe enfant comme adulte. Il y a quelques années, je me trouvais dans un cocktail d’un salon littéraire, je vois alors une jolie fille que je pense reconnaître comme une ancienne copine de classe. Je m’approche, pour me faire mousser un peu et… il s’agissait en fait de Mazarine Pingeot. Je l’avais tellement regardé dans Paris Match que j’avais associé mon imaginaire au réel.

« Identité »: je ne me suis jamais senti fier d’être Syrien ou fier d’être Breton, j’ai toujours eu des difficultés à m’intégrer que ce soit en Syrie où j’étais perçu, moi le petit blondinet comme un juif venu de l’extérieur ou en Bretagne avec mon nom exotique et non immédiatement identifiable. Pour moi, l’adaptation est toujours une découverte et je me vois comme un observateur. J’ai d’autres identités, je me sens par exemple beaucoup plus proche d’un auteur de BD américain que de mon propre voisin parisien, je fais donc partie du peuple auteur de BD.

« Khadafi »: envie de raconter aussi car en France dans les années 80-90, il était vu comme un play-boy, un prince du moyen-orient, en France, on ne savait rien.

« Lécher »: ce souvenir d’enfance lorsque ma grand-mère Syrienne nous léchait l’oeil pour ôter les poussières ou quand devenant le 1er de la classe et surtout évitant le baton de mon terrible maître syrien, je devins le lèche cul par excellence.g

« Mère »: ma mère est une énigme, femme au foyer attendant en faisant des puzzles de 5000 pièces que mon père devienne un multi-millionnaire du Moyen-Orient. Dans le 3ème volume, elle prend de l’ampleur, se rebelle, souhaite rentrer en France et ne veut plus être vue comme une princesse attendant que quelque chose se passe.

« Magie »: c’est le lien qui relie la Syrie à la Bretagne, mon père, bien que non croyant, craignait le diable et me raconter de nombreuses histoires de Djinns, tout comme grand-mère bretonne persuadée d’avoir été témoin d’un phénomène surnaturel lorsqu’une boule de feu était descendue par sa cheminée. J’aime l’idée que la magie permette d’être un refuge face aux choses que l’on ne comprend pas

« Odeur »: j’ai toujours adoré sentir les gens, dans mon enfance j’ai le souvenir de l’odeur des corps de mes tantes et des mes cousines, et toujours l’odeur que j’aimais, était portée par une personne sympa, ma tante Khadija par exemple  » l’odeur de sa sueur était très accueillante ».

« Paranabisme »: mouvement arabe promu par Nasser, nationalisme arabe fédérant de l’atlantique au golfe, volonté de libérer les peuples de l’emprise des Etats-Unis comme de l’URSS et de l’Europe, récupéré par Khadafi, Saddam Hussein ou Hafez el Assad, utopie de mon père.

« Père »: j’étais fasciné par mon père, ce père défaillant, ce père fier d’avoir fait des études et d’être devenu docteur à la Sorbonne qui adorait se faire appeler « Doctore » et qui pouvait se mettre dans une colère noire si j’avais le malheur de dire comme 99% des fils que je préfèrais ma mère. Il est d’ailleurs amusant de constater que les avis des lecteurs sur mon père peuvent aller de « quel enfoiré » à « il est touchant quand même! »

« Pompidou »: depuis mes 3 ans, j’ai toujours adoré dessiner aussi quand ma grand-mère bretonne découvre un de mes premiers dessins, elle s’exclame « c’est Pompidou! », elle court alors vers mon père en lui disant, « t’as vu Riad a dessiné Pompidou! » Mon père qui a toujours été fasciné par la politique, observe alors mon dessin et s’exclame « qu’as-tu dessiné mon fils? » et moi les entendant s’exclamer et trouvant le mot rigolo, répond « Pompidou ». Les quatre années suivantes, je n’ai cessé de dessiner des Pompidou.

« Style »: adolescent je voulais devenir un auteur de BD réaliste comme Moëbus mais il y avait peu d’élus. Comme j’ai toujours voulu raconter des histoires, j’ai choisi un style direct, un trait dépouillé comme par exemple dessiner un bras plus gros au personnage qui donne une gifle.

« Syrie »: je ne connais de la Syrie que ce petit village Ter Maaleh à côté de Homs dans les années 80 et longtemps j’ai été persuadé qu’il n’y aurait pas de révolution. C’est en 2011 que j’ai compris que le pays irait alors jusqu’à sa destruction, j’ai voulu aider une partie de ma famille à venir se réfugier en France et me suis retrouvé devant des situations ubuesques et contrairement aux idées reçues, ai constaté à quel point il était difficile de les faire venir en France.

« Traduction »: aujourd’hui l’Arabe du futur est traduit en 17 langues auxquelles ne figurent pas encore l’arabe. Le marché du livre est en effet très difficile dans les pays arabes, aujourd’hui un éditeur est intéressé par le premier volume mais je tiens à ce qu’il publie obligatoirement les 5 volumes aussi je vais attendre d’avoir terminé de les écrire et les sortirai sous la forme d’un seul volume simultanément en arabe et en hébreu.

et comment ne pas terminer en le citant raconter les sourires amusées de ses coiffeuses lorqu’il se présentait, lui demandant alors « Sattouf, c’est norvégien? »