Isaac Rosa

A l’indignation qui n’est qu’un mot et non un acte, Sorj Chalendon lui préfère la colère. La catastrophe de Lievin le 27 décembre 1974 (dernier coup de grisou en France ) fut sa première colère. Quand des journalistes ou des politiques parlaient à l’époque de fatalité, Serge July qui couvrait l’affaire, répondait surtout que ces hommes n’auraient jamais dû descendre, la sécurité de ces 42 hommes avait été bafouée. De là, Sorj Chalendon eut la certitude de vivre dans « un monde de yeux baissés et de visages détournés ». Ce roman, Le jour d’avant, Sorj Chalendon l’a porté pendant plus de 40 ans , il a souhaité réinventer, ne pas réécrire du Zola. Que veut nous dire Michel, le frère de ce mineur disparu ? « Venger tous les mineurs, faire en sorte d’être arrêté et qu’enfin ait lieu le procès des charbonnages de France ?». Sorj Chalendon comparaît également en tant qu’auteur qui a osé toucher à cette date sacrée du 27 décembre 1974, lui qui n’est ni mineur, ni du nord, écrire le réquisitoire du lecteur « de quel droit écrire sur ce sujet ou sur tous ces sujets ? ».

Toute l’œuvre de Sorj Chalendon est à la fois personnelle, l’image du père sublimée ou réaliste et humaniste. Ce qui l’intéresse particulièrement « c’est le moment où l’homme ou la femme se fissurent, savoir qu’un homme qui trahit, peut aussi être une personne formidable qui un moment a eu peur, a eu froid ».

Ce thème prend toute son ampleur dans Mon traitre où sous le masque d’Antoine, un luthier français il raconte la trahison de Tyrone Meehan ( Denis Donaldson ) , son ami, son frêre irlandais qui en fait était un agent de liaison britannique. Mais être du côté des trahis, ne lui suffisait pas, aussi décida-t-il d’écrire Retour à Killybegs où il se placerait du côté de Tyrone Meehan. Si dans Mon Traitre, il était l’ami de Tyrone, dans Retour à Kyllibegs, Tyrone n’accordait qu’une place ridicule à celui qu’il appelait le français.

Cette part d’ombre que nous avons tous en nous, ce barbare en lui, fut la première lutte de Sorj Chalendon. La profession du père est l’histoire de son père mort dans un hôpital psychiatrique, cet homme fou dont il s’est échappé. Mais il n’écrit pas comme on entre en thérapie, ces années de reporter de guerre, l’ont nourri, l’ont rendu témoin de guerres effroyables, jamais il n’a voulu tourner la page au contraire, toujours il a voulu la lire. Jamais il n’a eu envie de s’en remettre car jamais il ne veut oublier et surtout il veut nous la partager.

Quand en qualité de reporter à Libération, il rentre avec deux autres journalistes dans le camp de Sabra et Chatila au Liban juste après le massacre, il voit son premier enfant mort, cette petite fille vêtue d’une jupe écossaise et d’un tee-shirt mickey, cette image restera inscrite en lui pour l’éternité. Pour autant, il est reporter et se doit de raconter ce qu’il voit et non ce qu’il ressent. Pendant ces 20 années sur le terrain, il écrira toujours dans ses carnets sur la page de droite ce qu’il voit et sur la page de gauche ce qu’il ressent.
Mais comment revenir dans son quotidien avec toutes ces images, l’œuvre de fiction répondra à cette question.
Comme pour le quatrième mur, roman sur un metteur en scène qui en plein conflit au Liban porte le projet fou de jouer Antigone et de prendre comme acteurs chaque membre des communautés qui se déchirent.

Sorj Chalendon, homme à fleur de peau, où les larmes approchent lorsqu’il évoque le sort de ces 42 mineurs comme de cette petite fille au Liban, se cache aussi sous le masque du Petit Bonzi, l’effroi d’un enfant bègue à qui l’oralité était interdite.
Sorj Chalendon, artisan des mot, pour lequel l’écriture n’est ni simple, ni facile, il dit avoir un style bègue, lui qui a du rechercher l’os des mots, les réduire ces mots qui se bousculaient et puis, n’avons-nous pas trop de mots ? Dire « Je t’aime » est magnifique, y ajouter « beaucoup » et il ne reste plus rien.
Merci à vous Monsieur Chalendon de vos colères, de vos combats et comme vous a dit un jour un lycéen lorsque vous racontiez vous êtes senti terriblement seul en rentrant dans le camp de Sabra et Chatila, non Monsieur, vous n’étiez pas seul, nous sommes tous là !