« A peut jamais aimer B et être aimé en retour. Cet acharnement contre la réciprocité la console certains jours comme s’il proclamait le contraire impossible, incompatible avec la nature humaine. Son malheur prend place dans un cortège millénaire quand son bonheur eût fait d’elle une exception, un monstre: Bérénice aime Titus qui aime Bérénice.
Allez, arrête, ne touche pas à Racine. On la met en garde avec gravité. Tu t’y casseras les dents. Tes pauvres petites mains n’empoigneront jamais ce marbre. Racine ne t’appartient pas, Racine c’est la France. Mais elle veut y toucher, y mettre les mains justement. C’est un défit plein de dépit. C’est un pari. Si elle comprend comment ce bourgeois de province a pu écrire des vers aussi poignants sur l’amour des femmes, alors elle comprendra pourquoi Titus l’a quittée. C’est absurde, illogique, mais elle devine en Racine l’endroit où le masculin s’approche au plus vite du féminin, rocher de Gibraltar entre les sexes. Mais cela, elle ne l’avoue pas. Officiellement, elle veut quitter son temps, son époque, construire un objet alternatif à son chagrin, sculpter une forme à travers son rideau de larmes. »

Dire qu’il s’agit d’une biographie romancée de Racine serait réducteur. Nathalie Azoulai par une écriture légère, fluide comme un ballet classique remonte le temps et nous nous retrouvons transportés au sein de l’abbaye janséniste de Port Royal où le jeune orphelin a fait ses première lettres dévorant Sophocle ou Euripide sous le regard perçant et strict de ses maîtres Lancelot ou Hamon. Elève brillant, curieux et avide de découvrir le monde au delà des écrits se découvrira à Paris une passion pour les actrices, ses muses que l’on retrouvera dans chacune de ses pièces. Contemporain de Molière ou de son principal rival, Corneille, il n’aura de cesse que de séduire le roi qui en retour lui assurera une confortable rente et ainsi lui permettra de consacrer sa vie à l’écriture. Mais que lui reste-t-il de ses années passées au sein de l’abbaye, comment a-t-il pu rendre la passion aussi tragique? , quel homme fut-il ou devint-il?
Même si vous n’êtes pas féru de Racine, à la lecture de ce roman, vous le découvrirez et vos années lycées à l’étude de Phèdre vous paraîtront limpides…